
C’est l’heure du café. On se dirige vers la salle des employés. Sans trop s’y attendre, notre gestionnaire nous arrête dans le corridor emballé : “Un poste de coordonnatrice vient s’ouvrir! J’ai tout de suite pensé à toi!” Surpris, on sourit, on la remercie et on lui dit qu’on va certainement y réfléchir.
C’est le genre de nouvelles que beaucoup espèrent. Et pourtant, ce n’est pas de la joie qu’on ressent à ce moment-là, c’est plutôt un petit nœud dans le ventre qui s’installe. Et là on se demande : mais voyons qu’est-ce qui cloche avec moi? Je suis pourtant ambitieuse, je devrais vouloir ça.
Je vous rassure. Rien ne cloche. On vit peut-être simplement ce qu’on appelle l’ambition silencieuse. Cette ambition de progresser en donnant au travail la place qu’on souhaite dans une vie qui contient beaucoup plus que lui.
Pour écouter l’épisode de podcast sur le quiet ambition, c’est ici!
Une ambition méconnue
L’ambition silencieuse (ou quiet ambition), c’est vouloir progresser, mais selon nos propres critères. On reste investi, on continue d’apprendre, on a des objectifs. On choisit seulement de ne pas mesurer notre réussite au titre sur notre signature ou encore au nombre de personnes qui relèvent de nous.
On la confond souvent avec le quiet quitting, alors que c’est presque son contraire. Le quiet quitting, c’est se retirer : faire le strict minimum parce qu’on n’y croit plus. L’ambition silencieuse, c’est choisir où on investit son énergie.
D’où vient l’idée qu’il faut toujours monter?
Plusieurs ont grandi avec l’image de la carrière comme une échelle, où monter était la seule façon de progresser. Puis la culture du hustle a ajouté une couche : il ne suffisait plus d’avancer, il fallait que ça se voie. Et quand quelqu’un nous demande « qu’est-ce que tu fais dans la vie? », on répond encore, sans trop réfléchir, par notre titre d’emploi.
Ce modèle s’essouffle. Selon Gallup, seulement 20 % des employés dans le monde se disaient engagés au travail en 2025. Et chez les gestionnaires eux-mêmes, l’engagement est passé de 31 % à 22 % en trois ans. Même celles et ceux qui ont grimpé l’échelle se demandent est-ce que cela en valait la peine.
Le travail, un rôle parmi d’autres
En orientation, on utilise souvent un modèle qui n’a jamais été aussi actuel : l’arc-en-ciel des rôles de vie de Donald Super. Tout au long de notre vie, nous jouons plusieurs rôles en même temps : travailleuse, partenaire, parent, amie, citoyenne, personne qui a des passions. Chacun prend plus ou moins de place selon les périodes.
À 25 ans, le travail occupe parfois toute la largeur de l’arc. À 35 ans, avec de jeunes enfants, le rôle de parent s’élargit, et l’autre doit forcément se tasser un peu. À 55 ans, un parent malade peut prendre une place qu’on n’avait pas prévue. Ce qu’on appelle parfois un « manque d’ambition », c’est souvent juste un autre rôle qui a besoin de plus d’espace pendant un moment.
L’inverse est aussi vrai : quand le travail devient la seule chose qui définit notre valeur, tout vacille au premier projet qui échoue. Avoir plusieurs sources de sens, c’est une forme de protection et non pas un manque d’engagement.
Le silence choisi… ou le silence qui protège?
C’est ici que je veux nuancer, parce que je vois les deux dans mon bureau. L’ambition silencieuse peut être un choix très sain. Elle peut aussi devenir une étiquette confortable pour quelque chose de plus lourd. Trois choses se déguisent souvent en « je ne suis pas ambitieuse ».
La fatigue. Quand on est à bout de souffle, tout ce qui ressemble à en faire plus nous paraît impossible. C’est un signe qui nous informe qu’on doit prendre un moment pour récupérer avant de prendre une décision liée à notre carrière.
La peur. Le syndrome de l’imposteur peut nous empêcher de sentir assez pour le rôle ou le projet qu’on espère au fond de nous. Jusqu’à 82 % des gens le vivraient au moins une fois (Bravata et al., 2020). C’est donc une forme d’évitement induit par la peur.
Le milieu. Une bonne question à se poser : est-ce que je voudrais autant ralentir dans une autre entreprise, avec une autre équipe? Si la réponse est non, c’est peut-être le milieu qu’il faut changer, pas l’ambition.
La boussole : est-ce qu’on va vers quelque chose, ou est-ce qu’on fuit quelque chose? Le silence choisi apporte de la paix. Le silence qui protège laisse de l’anxiété, du regret, ou une petite pointe de ressentiment envers les collègues qui « se vendent ». Et malheureusement, le silence qui protège finit par nous épuiser contrairement au silence choisi.
Redéfinir la réussite
Bonne nouvelle! Le silence peut être un vrai choix. Il existe plein de façons de grandir sans nécessairement vouloir monter et atteindre un certain niveau de poste. Par exemple, on pourrait préférer devenir l’expert.e de référence dans son équipe en suivant une formation avancée plutôt que de viser un poste de haute gestion voulant préserver son équilibre et ses soirées avec ses enfants. On vise l’excellence, mais selon notre propre définition du succès. Une autre façon d’évoluer pourrait être en menant des projets complexes, de développer ses compétences en profondeur ou encore faire du mentorat. Selon Robert Walters, plus de la moitié des professionnels de la génération Z au Royaume-Uni ne veulent pas de poste de gestion et préfèrent progresser par leurs compétences. Ils ont compris qu’ils pouvaient être ambitieux autrement.
L’ambition peut également se manifester ailleurs dans nos vies. Comme être un parent présent, écrire un livre, courir un marathon ou s’impliquer dans son quartier. Ce sont toutes des ambitions qui demandent de l’effort et de la constance. La réussite passe alors par un projet personnel et non pas en grimpant dans l’entreprise.
Savoir reconnaître son « assez »
Notre gestionnaire est reparti et le petit nœud dans le ventre est toujours là. On ne comprend pas encore pourquoi. Il peut vouloir dire « ce n’est pas ce que je veux », mais aussi « j’ai peur de ne pas être à la hauteur » ou encore « je n’ai plus d’énergie pour ça ».
Une bonne façon de le découvrir, c’est de chercher son point suffisant. Qu’est-ce qui me suffit vraiment, aujourd’hui? Assez d’argent pour être en sécurité, assez de défis pour rester stimulée, assez de reconnaissance pour me sentir à ma place? Si on a déjà ce qu’il nous faut, le nœud vient peut-être simplement du sentiment qu’on « devrait » vouloir plus.
Mais notre point suffisant n’est pas une ligne d’arrivée. Avoir « assez » d’argent ne veut pas dire qu’on arrête d’évoluer. Ça libère simplement de l’énergie pour autre chose, comme développer son expertise, s’investir dans un projet personnel ou être plus présent à la maison. Et comme les rôles de vie de notre arc-en-ciel de Super, ce point bouge avec le temps. Ce qui nous suffisait à 30 ans ne nous suffira peut-être plus à 45 ans, et c’est parfait comme ça.
L’ambition silencieuse n’est pas une identité qu’on adopte du jour au lendemain. C’est une façon de vivre son travail qui nous convient à un moment précis de notre vie.
Incarner l’ambition silencieuse
Une fois le choix fait, une autre question arrive souvent dans mon bureau : « OK, mais maintenant, je fais quoi? » Parce que choisir l’ambition silencieuse, c’est une chose. La vivre au quotidien, dans une culture qui valorise encore beaucoup la montée dans l’entreprise, c’en est une autre.
L’annoncer à notre gestionnaire, c’est souvent le moment le plus redouté. On a peur de décevoir, de paraître désintéressée ou de fermer une porte pour de bon. Mais on n’a pas besoin de se justifier longuement. Un simple « Merci d’avoir pensé à moi. Pour l’instant, j’ai envie de continuer à grandir dans mon rôle actuel » suffit. Et en nommant ce qui nous allume ou ce qu’on veut développer c’est encore mieux que de mettre l’accent sur ce qu’on refuse.
L’ambition silencieuse c’est aussi de choisir de partager ses réussites quand c’est utile et non pas faire une performance. On peut rester visible et fidèle à soi en mentionnant un projet mené à terme lors d’une rencontre d’équipe, en demandant de la rétroaction ou en exprimant clairement ce qu’on veut développer lors de son évaluation annuelle. On continue de progresser, mais autrement.
Quelques questions exploratoires pour avancer
- Si quelqu’un nous demandait ce qu’on fait dans la vie et qu’on n’avait pas le droit de répondre avec notre titre d’emploi, qu’est-ce qu’on dirait?
- Si on était certain.e de réussir et que personne ne nous jugeait, est-ce qu’on accepterait le poste de coordonnatrice?
- En pensant à nos rôles de vie, lequel aurait besoin de plus d’espace en ce moment? Et lequel pourrait se tasser un peu?
- Qu’est-ce qui, dans notre travail, nous donne envie de nous investir davantage?
- En dehors du travail, quel projet nous tient à cœur en ce moment, même si on n’a jamais pensé à l’appeler une ambition?
Dans mon bureau, je vois souvent des gens soulagés quand ils comprennent qu’ils ont le droit de ne pas vouloir monter. Ils ne sont pas moins ambitieux, ils ont seulement choisi ce qui compte pour eux. Si vous vous reconnaissez dans ce texte, prenez le temps d’écouter ce que votre nœud essaie de vous dire. Vous êtes peut-être simplement en train d’avancer autrement.



