
Il est 17 h 05. La réunion déborde. Notre enfant attend à la garderie. On hésite entre quitter maintenant ou rester encore quelques minutes, pour ne surtout pas paraître désengagée, peu impliquée ou moins professionnelle. On choisit de rester. À cet instant précis, sans le nommer, nous venons déjà de négocier.
On parle beaucoup de conciliation travail-famille comme d’un enjeu d’organisation individuelle. On nous invite à mieux gérer notre temps, à poser des limites claires, à prioriser plus efficacement. Ces conseils sont connus, répétés, parfois même intégrés. Et pourtant, l’épuisement parental persiste. Peut-être parce que la conciliation ne repose pas uniquement sur des compétences personnelles. Elle repose surtout sur une série de négociations constantes, souvent invisibles, que trop de mères portent seules.
La conciliation travail-famille : une négociation invisible et permanente
Chaque mère active négocie en continu. Avec son employeur, avec son ou sa partenaire, avec ses enfants, mais aussi avec ses propres standards internes. Ces négociations ne prennent pas toujours la forme de grandes discussions officielles. Elles se jouent dans les détails du quotidien comme accepter une réunion plus tardive, répondre à un courriel le soir, ajuster ses ambitions professionnelles, se taire plutôt que demander, etc.
Parler de conciliation sans parler de négociation, c’est passer à côté de l’essentiel. Car négocier implique un rapport de pouvoir, des attentes implicites et des compromis répétés. Et lorsque ces compromis ne sont jamais nommés, ils s’accumulent.
La flexibilité : une solution ambiguë
La flexibilité est souvent présentée comme la réponse miracle à la conciliation travail-famille. Télétravail, horaires modulables, autonomie accrue. Sur le papier, elle promet plus de liberté. Dans la réalité, elle est rarement neutre.
La flexibilité est fréquemment accordée à celles qui ont déjà prouvé leur engagement. Elle repose sur une disponibilité implicite : être flexible, oui, tant que le travail est fait, que les objectifs sont atteints, que la performance demeure intacte. Pour plusieurs mères, cette flexibilité devient une zone grise. Elle offre une liberté apparente, mais exige en retour plus de travail invisible, plus d’auto-surveillance et souvent, plus de culpabilité. La flexibilité n’allège pas toujours la charge. Elle la déplace. Et surtout, elle la rend moins visible.
Renoncements, épuisement et lucidité
Quand on parle d’épuisement parental, on évoque spontanément la fatigue, le stress, le manque de sommeil. Mais le coût le plus lourd de la conciliation se trouve souvent ailleurs, il est souvent dans les renoncements silencieux.
Renoncer à postuler. Renoncer à demander une promotion. Renoncer à un projet stimulant mais exigeant. Renoncer à se rendre visible. Peu à peu, les ambitions se rétrécissent, non pas par manque de désir, mais par réalisme. La conciliation se lit alors autant dans ce que l’on fait que dans tout ce que l’on n’ose plus vouloir.
Contrairement à ce qu’on laisse parfois entendre, l’épuisement n’est pas le signe d’une mauvaise gestion du temps ou d’un manque de résilience. Il touche souvent les mères les plus investies, les plus consciencieuses, celles qui tiennent longtemps avant de craquer. L’épuisement apparaît lorsque l’écart devient trop grand entre ce qui est demandé et ce qui est soutenable. Vu sous cet angle, il n’est pas une faiblesse, mais un signal de lucidité.
Transformer les renoncements en négociations explicites
Ceci étant dit, sortir de l’épuisement commence rarement par en faire plus. Cela commence plutôt par rendre visibles les renoncements accumulés. Beaucoup de mères s’adaptent en croyant que ces ajustements sont temporaires, qu’ils passeront avec le temps. Or, bien souvent, ils deviennent la nouvelle norme.
Ralentir pour nommer ce à quoi on a renoncé permet de reprendre du pouvoir sur des choix qui se sont installés par défaut. Choisir plutôt que subir. La flexibilité peut alors devenir un véritable levier. Transformer des accommodements informels en ententes plus claires permet de réduire la charge mentale liée au fait de toujours devoir s’adapter. Et nous redonne notre pouvoir.
Partager la charge de l’adaptation
L’épuisement diminue rarement quand une mère devient plus performante. Il recule lorsque la charge de l’adaptation est partagée. Cela implique des conversations parfois inconfortables, mais nécessaires, dans le couple comme au travail. Redéfinir temporairement ce qui est soutenable, ajuster le rythme, revoir certaines attentes sans y voir un échec, mais plutôt une stratégie de préservation.
Chercher l’équilibre parfait est souvent une illusion épuisante. La conciliation est instable par nature. On apprend à apprivoiser les déséquilibres du quotidien, comme cela a déjà été si justement nommé. 😉 Elle dépend de l’âge des enfants, des exigences professionnelles, des ressources disponibles. Ainsi, les solutions durables sont rarement définitives elles sont évolutives.
Des pistes de réflexions et d’action pour mieux vivre la conciliation
- Rendre visibles les renoncements : À quoi as-tu renoncé depuis que tu es mère, sans vraiment le nommer?
- Clarifier ce qui est soutenable maintenant : Qu’est-ce qui est réaliste pour toi dans les prochains mois, et non à long terme?
- Transformer l’adaptation silencieuse en discussion : Quelle situation repose uniquement sur ta capacité à t’ajuster?
- Repenser la flexibilité : T’apporte-t-elle réellement de l’air ou t’enlève-t-elle des limites?
- Revoir tes standards : À qui appartiennent vraiment tes attentes actuelles?
- Accepter que la conciliation se renégocie : Qu’est-ce qui mérite d’être ajusté avant que l’épuisement s’installe?
Nommer la conciliation comme une négociation, c’est déjà ouvrir un espace de clarté. Et dans cet espace, de nouveaux possibles peuvent enfin émerger.
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