Cet article a été rédigé par Joanie Rathé, nutritionniste.

Sur TikTok, certaines tendances passent vite. D’autres, elles, laissent des traces. C’est le cas de « SkinnyTok ». Sous des airs de contenu santé ou lifestyle, cette tendance remet au goût du jour un idéal qu’on croyait derrière nous : la minceur à tout prix. Comment comprendre ce phénomène et, surtout, comment s’en protéger en famille?
Vieux discours, nouveau format
« Nothing tastes as good as skinny feels » : cette phrase, malheureusement popularisée dans les années 2000, refait aujourd’hui surface sous une nouvelle forme. Comme l’explique Mégane Mercier, nutritionniste chez Nutri Sans Chichi, la tendance SkinnyTok s’inscrit dans un cycle bien connu. « On revient à un discours où la minceur devient une valeur en soi. Comme si être mince garantissait une vie meilleure, peu importe le reste. »
Sur les réseaux sociaux, ce message est rarement présenté de façon frontale. Vous le verrez plutôt dans des contenus esthétiques associés à la santé ou au mode de vie de type what I eat in a day, recettes du quotidien, conseils bien-être. Pourtant, le fond demeure le même : une valorisation de la minceur, souvent accompagnée d’habitudes restrictives et peu réalistes.
Quand l’algorithme s’en mêle
Si ces contenus gagnent en popularité, c’est aussi parce que les algorithmes amplifient leur portée. Votre adolescent peut s’intéresser à la cuisine ou à l’activité physique… et se retrouver rapidement exposé à une succession de vidéos de plus en plus ciblées.
« Au départ, ça peut sembler positif. Mais ces contenus dérivent rapidement vers des extrêmes, où les mêmes corps très minces, les mêmes routines irréalistes et les mêmes repas restrictifs deviennent omniprésents. À force d’y être exposé, ça finit par transformer notre perception de ce qui est normal », explique Mégane Mercier.
À l’adolescence, période où l’identité se construit, cette répétition peut avoir un impact important sur le regard que les jeunes portent sur eux-mêmes.
Des conséquences bien réelles
Au-delà des conséquences sur l’image corporelle, les comportements encouragés par SkinnyTok peuvent avoir un impact concret sur la santé.
Vous pourriez observer une restriction alimentaire (portions réduites, groupes d’aliments éliminés, rigidité autour des repas, etc.), mais aussi une anxiété grandissante face à l’alimentation. « Chez les adolescents, c’est particulièrement préoccupant, puisqu’ils sont en pleine croissance et ont des besoins élevés », souligne la nutritionniste.
À long terme, ces restrictions peuvent entraîner un déficit énergétique, avec des conséquences comme une baisse d’énergie, un système immunitaire affaibli ou des blessures. Chez les jeunes sportifs, ce déficit peut être encore plus important et entraîner davantage de répercussions sur le corps.
La santé mentale est aussi touchée : irritabilité, fluctuations hormonales, baisse de moral, voire symptômes dépressifs. « On entre dans un cycle où la perception du corps devient de plus en plus négative, ce qui peut mener vers des troubles du comportement alimentaire », ajoute-t-elle.
Les signaux à surveiller
Certains changements peuvent vous mettre la puce à l’oreille. Votre adolescent ne termine plus ses repas, évite des aliments qu’il affectionnait ou refuse d’accompagner la famille à la crèmerie? Ces signaux, même anodins en apparence, peuvent révéler un malaise plus profond.
D’autres comportements plus subtils méritent aussi votre attention : s’attarder longuement devant le miroir avant de s’habiller ou de prendre sa douche, porter des vêtements plus amples, modifier ses habitudes sans raison apparente. L’objectif n’est pas de surveiller chaque geste, mais de rester attentif aux changements.
Ouvrir le dialogue, sans jugement
Aborder le sujet avec votre adolescent peut sembler délicat. Pourtant, miser sur l’honnêteté est souvent la meilleure approche. « Il faut surtout éviter d’arriver avec des accusations. L’adolescent pense souvent qu’il fait ce qu’il faut pour être en santé, sans mauvaises intentions », rappelle Mégane Mercier.
Privilégiez une approche ouverte, en parlant au « je » : « j’ai remarqué que… », « je me questionne sur… ». Vous ouvrez ainsi un espace de discussion, sans confrontation, qui permet à votre adolescent de s’exprimer plus librement. Si la communication demeure difficile, l’important est qu’il puisse en parler à un adulte de confiance, que ce soit un autre membre de la famille ou un intervenant scolaire.
Aller chercher de l’aide professionnelle peut être extrêmement bénéfique, mais si la démarche est entreprise trop rapidement, dans le dos de l’adolescent ou sans son accord, elle risque parfois d’être mal reçue. « L’idéal est de l’impliquer dans la discussion et de l’amener à sentir qu’il participe à la démarche. Cela dit, si vous sentez que la situation évolue dans le mauvais sens ou que votre jeune semble en souffrance, n’hésitez pas à consulter rapidement un professionnel en nutrition ou en psychologie », conseille Mégane Mercier.
Améliorer votre environnement numérique
La bonne nouvelle, c’est qu’on peut déjà agir à partir de son propre téléphone. Les réseaux sociaux ne sont pas neutres : ils s’adaptent à ce que vous regardez et aimez. Un geste simple ayant un grand impact : utiliser activement l’option « pas intéressé » plutôt que de simplement passer à autre chose. Ce signal permet, peu à peu, de modifier ce qui vous est proposé.
Encouragez aussi votre ado (et vous-même!) à diversifier le contenu consommé et à développer un regard critique. Qui est derrière la vidéo? Quel est son objectif? Est-ce basé sur des données fiables?
« Sur les réseaux sociaux, on est souvent exposé à un seul type de corps et de mode de vie. Pourtant, dans la vraie vie, la diversité est immense. C’est important de se le rappeler et de recréer cette diversité dans notre environnement numérique », suggère Mégane Mercier. Cela peut passer par un petit ménage dans les comptes auxquels on est abonné, en les revisitant et en faisant des choix plus alignés avec ce que l’on souhaite voir.
Vous ne pouvez pas tout contrôler… et ce n’est pas l’objectif. En revanche, vous pouvez ouvrir le dialogue, poser des questions et aider votre adolescent à développer un regard critique. Parce qu’au-delà des tendances, ce sont ces outils-là qui auront un réel impact au quotidien.
Quelques pistes pour ouvrir le dialogue
Vous ne savez pas comment amorcer la discussion? Voici quelques questions simples et bienveillantes qui peuvent aider votre adolescent à s’exprimer sans se sentir jugé :
- J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de contenu sur le corps et l’alimentation sur les réseaux sociaux en ce moment… Est-ce que toi aussi tu le remarques?
- Comment ce type de contenu te fait sentir quand tu le vois?
- As-tu parfois l’impression qu’il faut avoir un certain corps pour être accepté ou pour « réussir »?
- Est-ce qu’il y a des choses que tu vois en ligne qui te font sentir différent des autres ou moins bien par rapport à toi-même?



